Smart cities : so smart ?

Les dirigeants des grandes collectivités sont devant deux défis inédits, aux enjeux économiques et financiers considérables, pour lesquels les stratégies politiques et les instruments opérationnels restent largement à inventer.

Le premier est la capacité des pouvoirs territoriaux à utiliser le formidable potentiel d’informations disponible, grâce notamment à l’open data. L’information a de tous temps été l’auxiliaire des puissants ; savoir se l’approprier procure un avantage compétitif décisif. Quatre changements bouleversent ce sujet: l’immense volume et diversité des données, avec une perméabilité entre public et privé ; des traitements qui permettent d’en extraire des informations (choses signifiantes) nouvelles ; une parfaite réactivité; des facilités de géolocalisation, à des échelles variables, précieuses pour la gouvernance des territoires … et des personnes.

Il faut des experts capables de recenser les données pertinentes pour la collectivité, d’imaginer des usages, d’exposer des projets aux dirigeants, d’écrire un cahier des charges, de choisir des offres et de piloter les applications. Ce sera cher, en régie ou en sous-traitance, mais l’investissement pourra avoir un retour élevé. Qui peut s’y engager ? Les métropoles, logiquement ; les régions pourraient gérer des instruments mutualisés avec d’autres collectivités et l’Etat. Sinon ce sera l’affaire exclusive de groupes privés, qui décideront des produits, monopoliseront le savoir, le savoir-faire et les bénéfices !

Le second défi est lié au premier : construire la ville intelligente! Quel dirigeant peut résister à pareille ambition? L’interconnexion des systèmes techniques qui structurent le fonctionnement de la société (transports, chauffages, éclairages, réseaux …) débouchera progressivement sur l’automatisation des relations sociales (services culturels, sportifs, écoles, police, logement …). La smart city fonctionnera avec ses propres préférences et programmes. Des algorithmes remplaceront l’imprévisibilité des émotions et les faiblesses des acteurs. Dans ce monde de l’intelligence artificielle, la robotisation s’étend des machines aux processus sociaux. Réactive dans l’instantané, elle sera aussi prédictive.

Osons quelques questions naïves. Qui produit les machines et les logiciels ? Où sera l’emploi créé pour rendre la ville intelligente ? Qui définit les termes de l’intelligence ? Qui possèdera les informations et dans quel nuage seront-elles stockées ? Des transferts massifs d’informations et de pouvoirs s’opéreront, à l’insu des intéressés, vers des puissances lointaines. Pour quelles exploitations commerciales ou influences politiques, alors que cela est déjà utilisé avec beaucoup d’efficacité ? Maîtriser les réseaux urbains et suivre leurs utilisateurs offrent des informations d’une incalculable valeur économique et géopolitique. Intelligente, la ville ne sera pas invulnérable Qui sera garant de sa sécurité, face aux pannes d’électricité, crues, ouragans, attaques malveillantes ? Il y a une étonnante candeur sur ces questions et un oubli des risques (principe de précaution). Pour ouvrir les yeux, lisez L’Homme nu1.

Aucun forum ne débat de la doctrine politique qui est en arrière-plan des projets du big data : rendre le pouvoir politique inutile dans une société qui fonctionnera par d’autres régulations. Les experts annoncent une gouvernance algorithmique opérant par configuration anticipative des possibles et non plus par une réglementation des conduites selon des normes sociales et juridiques élaborées par des institutions publiques. Soyons lucides : cela restera une utopie car la société humaine est trop complexe pour être enfermée dans des paramétrages. Les défaillances des grands programmes d’investissement montrent bien les limites des systèmes trop sophistiqués.

Il n’est pas dans l’esprit de la Lettre de prôner un quelconque refus des avancées techniques. Un de ses fondateurs, Jean Bouinot, publiait en 2004 un livre sur la ville intelligente, vue comme le produit d’une politique éclairée de ses dirigeants prenant en considération l’ensemble des dimensions humaines, économiques et sociales, lesquelles ne se quantifient pas. Ce projet reste d’actualité.

 


1. Marc DUGAIN, Christophe LABBé L’HOMME NU La dictature invisible du numérique, POCKET 2017.