Territoires, territoires : de quoi parle-t-on ?

Territoires : un mot à la mode ! La fracture des territoires ; le Président de la République en difficulté avec les territoires ; égalité et cohésion des territoires, objectifs nationaux; conférences, voire parlement, des territoires; pas de semaine sans colloque[1] pour en débattre. Un terme banal pour un espace délimité et habité acquiert, par sa répétition dans un contexte socio-politique donné, des connotations nouvelles. Valeur affirmée, le territoire a des droits et porte de riches potentialités. Mais son emploi le plus fréquent a des sonorités polémiques : fracturé, en crise et en malaise, méconnu, mal traité par le pouvoir central. 

Redécouvrir l’importance de la géographie, physique et humaine, dans la vie et l’économie des sociétés doit être salué. La Lettre y contribue de longue date, alors qu’il n’existe plus de grand organisme national pour l’étude et l’aménagement du territoire et que la géographie académique devient abstraite et modélisée. La géographie fabrique des communautés, délimite des identités, révèle des différences enrichissantes aussi bien que des disparités insupportables, des pôles d’innovation et d’autres en déclin ou en rupture, du quartier d’une ville aux frontières de l’Etat. Déterminant majeur de toute gouvernance, elle devrait être au cœur de la doctrine d’un Etat dont « l’organisation est décentralisée ». Elle peut aussi être un excellent outil d’analyse, de gestion et de communication lorsque le système d'information géographique (SIG) est utilisé pour cartographier les nombreuses données sociopolitiques sur lesquelles se construisent les politiques publiques.

Le bon objectif n’est pas l’égalité, qui n’a de sens qu’entre des personnes, mais l’équilibre, au sein de chaque communauté vivant sur un espace qu’elle s’est approprié et entre des communautés et territoires naturellement divers qui se fécondent par leurs complémentarités. Institutions et politiques publiques devraient donc être méthodiquement conçues pour mettre en harmonie le dessin du territoire et sa gouvernance selon une logique de subsidiarité : chaque niveau est responsable pour ce qu’il fait le mieux. Et la différenciation est dorénavant acceptée. Territoires des politiques, compétences et ressources confiées à leurs dirigeants sont pensés ensemble pour être ajustés en cohérence. Est-ce ainsi qu’il a été procédé? Les réformes fiscales et des compétences ont été décidées selon de pures logiques sectorielles. L’architecture des communautés et métropoles montre bien des bizarreries. La réforme régionale, qui n’a été préparée par aucune étude de fond, a été décidée par le Président de la République muni d’un crayon à papier et d’une gomme, selon ses propres écrits. 

Dès lors, l’usage incantatoire du mot territoire révèle aussi des évolutions préoccupantes. On ne nomme plus les collectivités, ni leurs dirigeants. Trop de catégories aux identités et fonctions floues. Tout est noyé dans un terme générique. Qui doit-on privilégier : commune, communauté, métropole ? Département, n’est-ce pas dépassé? Les régions sont grandes, mais sans âme. L’esprit de clocher était un signe de reconnaissance et d’adhésion. Quand y aura-t-il « un esprit com-com » dans un regroupement de 40 communes ? Champagne, Alsace, Bourgogne ont de puissantes résonnances. Qui se sent citoyen des Hauts de France ou du Grand Est?

Un territoire, au-delà de son support spatial, est fondamentalement une communauté humaine, laquelle a besoin de s’incarner dans des personnalités. Le maire apparait souvent comme un trop modeste personnage et le président de la Communauté est difficile à situer. Le préfet n’est plus le grand patron des territoires. Qui le remplace ? Loin d’apporter du concret et de l’humain, la litanie des territoires entretien la confusion et un sentiment d’indétermination, au lieu de l’affection et de la solidarité que doivent générer les institutions pour solidifier la société. Au prétexte de lutter contre les maux de la société, certaines réformes en accentuent les défauts. Bienvenue donc au futur Pacte Girondin, à condition que la corbeille soit remplie de davantage que de belles paroles sur les territoires, territoires, territoires...

 


[1] Collège International des Sciences du Territoire, REPRÉSENTER LES TERRITOIRES, Université de Rouen, 22-24 mars 2018