L'économie, une science très politique

L'inépuisable débat sur la nature de la science économique serait d'un mince intérêt n'étaient des dogmatismes récurrents qui prétendent le clore au motif que telle méthode lui assure définitivement son statut. Aujourd'hui c'est par les mathématiques que la vérité s'imposerait, alors que des calculs sur des données chiffrées ne suffisent ni à rendre une science "dure", ni à départager les théories contradictoires. Les succès de pure mathématique dans les opérations des marchés financiers démontrent plutôt que ceux-ci sont mus par des lois internes détachées de l’économie réelle. Comme le note Robert Shiller, prix Nobel d'économie en 2013, si la bourse pouvait se prévoir tout le monde serait riche.

Science sociale parmi d'autres, l'économie pèche par orgueil en inventant des concepts qui ne sont validés nulle part ailleurs (électeur médian, acteurs rationnels et informés). Plongée dans l'histoire humaine "qui est toujours en train de se faire"; elle ne peut pas prétendre à des vérités paradigmatiques construites sur le passé dont les pratiques ne peuvent être que des ingrédients partiels pour la formalisation des croyances sur l’avenir (Michel Aglietta « La preuve dans les sciences économiques », Revue d’Economie Politique N° 78, p. 94-112).

Travailler les chiffres fait certes découvrir des corrélations qui interpellent, mais l'explication est toujours en partie ailleurs. L’économie ne cessera jamais d'être politique. Prenons l’exemple des rapports inverses entre dette municipale et valeurs foncières ainsi qu’endettement des ménages étudiés dans plusieurs pays (Suisse, Allemagne, Québec). Dans des communes dont l’endettement est élevé les valeurs des propriétés seraient relativement plus faibles que dans les communes moins endettées et les ménages y auraient eux-mêmes une dette plus faible. Outre que les résultats ne sont pas systématiques, il paraît difficile d’en tirer des conclusions opérationnelles, car on ne croit guère à des déterminations directes. Combien de propriétaires connaissent-ils le niveau d’endettement de leur commune et quels acheteurs s’y intéressent-ils ? Les villes endettées sont généralement aussi dans les limites hautes de la fiscalité, ce qui joue beaucoup plus sur les comportements. Les valeurs immobilières se constituent dans les temps longs et ne peuvent guère suivre les variations de la politique budgétaire municipale. Là où elles sont basses, la richesse de la population est plus modeste et ses capacités fiscales plus réduites, ce qui peut pousser à l'emprunt public.

D'une étude économique sur les effets du cumul des mandats, appuyée sur un riche appareil méthodologique, il ressort que les communes dont le maire est aussi conseiller départemental obtiennent en moyenne nettement plus de subventions du département que ceux dont le maire n’a pas ce deuxième mandat; ce bénéfice joue même exclusivement au profit des conseillers qui sont dans la majorité départementale. L'économiste mobilise alors sa théorie de l’information et fait l’hypothèse que c’est l’inégal niveau d’information des élus qui explique ces disparités. Or, les conseillers d’opposition ont le même accès à l’information et l'écart montre, au contraire, qu’il faut chercher un facteur de pouvoir. Dans les conseils départementaux, où les majorités sont bâties sur l’adhésion individuelle des conseillers, l’exécutif doit constamment entretenir la cohésion et les aides financières sont l'instrument de négociation par excellence. L'emploi de concepts "scientifiques" parce que mesurables (niveau d'information) fait ainsi passer à côté de l’essentiel qui est le rapport de forces spécifique à cette collectivité.

Des études sur l’intercommunalité tendaient à démontrer qu’une plus grande intégration de communes sera facteur de réduction de la dette municipale et d'étalement territorial de sa charge, grâce à la rationalisation des équipements. Comme l’annonce des économies d'échelle, cela paraît convaincant mais n'est pas confirmé par l'observation car des phénomènes politiques propres à ces unions jouent contre ce raisonnement économique. L'échec de la discipline budgétaire dans l'UE ne résulte pas d'une imperfection intrinsèque des règles économiques, mais de l’incapacité à prendre en compte l’extrême complexité du système politique européen, difficilement prévisible et donc pilotable...