La Lettre a trente ans

Le premier numéro de la Lettre du Financier territorial est paru au printemps 1988 et nous voici au numéro 337.

En 1988 la décentralisation, étendue à l’ensemble des collectivités territoriales, était toute jeune. La région qui n’était collectivité de plein exercice que depuis deux ans, s’occupait principalement de lycées. Départements et régions, dotés de leurs propres exécutifs et services, expérimentaient, depuis seulement six ans, la liberté d’inscrire leurs politiques dans des budgets directement exécutoires. Les Chambres régionales des comptes, une des grandes innovations de 1982, transformaient de façon profonde le contrôle des finances locales et s’imposaient en débusquant de grosses affaires. La DGF, à neuf ans, vivait déjà au rythme d’ajustements périodiques, comme d’ailleurs son ainée de trois ans, la taxe professionnelle. Le Comité des Finances Locales était une institution bien discrète. La « bancarisation » des collectivités locales venait de démarrer avant même la publication de la directive européenne du 24 juin 1988 sur la libre circulation des capitaux qui interdit d’accorder un traitement préférentiel aux personnes publiques. Gestion de trésorerie, lignes de trésorerie, trésorerie zéro, politiques d’emprunt sophistiquées, contestation de l’obligation du dépôt des fonds au Trésor allaient être à la mode pour des années.

Les gestionnaires cherchaient de nouvelles méthodes de budgétisation ; la programmation, encore maladroite, ou le budget base zéro faisaient les articles des gazettes. L’informatique distribuée dans les services, par mini-ordinateurs, voire minitels, en était aux tâtonnements dans de lourds schémas directeurs.

La jurisprudence du conseil constitutionnel sur les finances locales était balbutiante et leur statut constitutionnel (article 72-2) attendra encore 15 ans. La « crise des finances locales » était le sujet imposé de toute rencontre d’élus locaux et un spectre agité devant les représentants de l’Etat aux Congrès nationaux, mais qui n’effrayait personne car les dépenses locales, et donc les recettes dans des budgets contraints à l’équilibre réel, étaient sur une longue trajectoire de progression à un ou deux points au-dessus du PIB. On envisageait la révision générale des valeurs locatives, qui sera votée en 1990 et … jamais appliquée. Une baisse des dotations était impensable ou une idée farfelue. La France couverte de communautés intégrées apparaissait comme une utopie pour des temps futurs.

Depuis lors, le chemin parcouru est immense. Décrire les transformations intervenues prendrait des numéros de la Lettre.

A vrai dire, elles sont dans tous ses numéros qui suivent au plus près les évolutions en cours, tout en gardant du recul par rapport aux modes successives et en portant un regard critique sur les théories trop péremptoires. De même, la Lettre a préservé son entière indépendance entrepreneuriale et éditoriale, tout en cultivant la proximité avec les acteurs. Destinée aux professionnels, elle se veut pratique et concrète, mais fait aussi place à la réflexion et à la doctrine, sachant que dans ce monde complexe les problèmes se règlent mieux si l’on sait sortir par le haut, en ayant une vision à 360 degrés de la société dans laquelle on agit. Probablement, est-ce à ces choix, compris de tous, que la Lettre doit d’avoir su répondre aux attentes de ses lecteurs et conserver leur confiance à travers tant de crises et de changements.

Elle le doit aussi à ses collaborateurs, experts de haut niveau, familiers des réalités qu’ils traitent ; certains sont là depuis longtemps, et tous partagent, dans leur diversité, une déontologie commune et la passion pour la matière.

La Rédaction tient à rendre un hommage spécial à Jean Bouinot qui eut l’idée de cette publication et qui en fut longtemps l’éditorialiste ; pionnier inventif et pédagogue de la nouvelle gestion publique locale, il combinait les savoirs du géographe, de l’économiste, du comptable, du financier et du manager qu’il a voulu rendre présents dans la Lettre, spécialisée dans un domaine bien défini, mais avec des approches multidisciplinaires et pluralistes.

La Rédaction rend le même hommage à Gilles Croguennec, l’entrepreneur qui a lancé et fait vivre un organe de presse fier de son originalité.

Merci surtout à vous, chers lecteurs, et rendez-vous … le mois prochain.