La Lettre du Financier Territorial

Editorial

Cost killer, value killer : les paradoxes des fusions

Publié dans le N°352 -Mars 2020
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La comparaison entre les entreprises de l'économie marchande et les administrations publiques est souvent plus probante pour mettre en lumière les spécificités de chaque modèle que pour chercher dans l'un les remèdes aux défaillances de l'autre. Prenons l'exemple des fusions. Les fusions d'entreprises sont présentées comme l'achèvement de stratégies sophistiquées garantes de succès futurs et les fusions de collectivités locales comme étant bénéfiques par nature. Pourtant, une étude extensive[1] révèle que près des quatre cinquièmes des fusions acquisitions sont destructrices de valeur mesurée d'après les capitalisations boursières. Sont en cause la surestimation à l'achat, l'excès d'optimisme sur les résultats attendus et la médiocre conduite de l'union elle-même.

Le chercheur en tire cinq règles d'or : s'assurer que les sociétés cibles sont correctement évaluées, que les synergies et risques potentiels sont identifiés, que des contrepoids sont installés pour vérifier que les avantages et inconvénients sont pesés objectivement, que sont établis des mécanismes pour résilier de mauvaises transactions et que les obstacles à la réussite de l'intégration sont lucidement évalués ex ante. Le processus de la négociation et la qualité des informations utilisées (diversité, pertinence et exactitude) conditionnent la réussite : banale évidence ! Sauf que cela est mal respecté.

L'attention portée à l'intégration des équipes dirigeantes et des personnels clés (équipes de recherche, commerciaux) est aussi un facteur déterminant. Il est même constaté une corrélation entre les bons résultats boursiers et la composition du groupe de négociateurs ; si au démarrage la confidentialité justifie un format réduit, le cercle doit ensuite être élargi afin que toutes les problématiques soient explorées et que toutes les visions et expertises puissent s'exprimer.

Ces préconisations s'appliquent aux regroupements de collectivités, qu'il s'agisse de fusions complètes, entre communes ou entre régions, ou de fusions partielles dans le cas des communautés où les compétences transférées sont gérées sous une seule direction et dans un seul patrimoine. La faiblesse ou l'absence d'études préliminaires approfondies et des négociations qui n'associent pas suffisamment les différentes parties prenantes, sont à l'origine de bien des déconvenues.

Si dans les fusions d'entreprises d'importantes réductions de coûts sont obtenues par des licenciements et des ventes d'immeubles, alors même que ce peut n'être qu'un objectif secondaire par rapport à l'accroissement de parts de marchés ou des synergies dans l'innovation, les fusions d'administrations locales aboutissent toujours à l'augmentation des dépenses. Des économies y seraient pourtant un objectif légitimant puisqu'elles dégagent des financements pour de nouvelles actions et freinent la pression fiscale. Cette différence est expliquée par la volonté de maintenir le service public et d'apporter des prestations supplémentaires, sans qu'on en ait de démonstrations chiffrées.

Les deux types de fusions visent une échelle plus pertinente où la dimension est souvent un argument d'autorité. Pourtant la grande taille génère des coûts de structure, voire de l'inefficience, et mériterait d'être jugée fonction par fonction. Toutes celles des régions ne bénéficient pas également de l'extension de leur périmètre. La réorganisation devrait donc s'accompagner de redistributions de compétences, les branches qui ne sont pas cohérentes avec le nouvel ensemble étant cédées à des tiers.

L'appréciation des résultats d'une fusion d'entreprises paraît simple si la référence est leur valeur en bourse. Il n'est cependant pas avéré que celle-ci ne se trompe jamais, spécialement dans l'appréciation des effets sur la durée, et des phénomènes exogènes peuvent être à l'origine du recul. Pour des administrations publiques les indicateurs sont nécessairement multiples, la situation budgétaire et patrimoniale ne pouvant en être qu'un parmi d'autres. Les recherches élargies manquent ici. Ne pourrait-ce pas être un objet d'étude, notamment méthodologique, pour les CRC et la Cour des comptes en vue d'un futur rapport sur les finances locales ?


NOTES :

[1] Nuno Fernandes The Value Killers - How Mergers and Acquisitions Cost Companies Billions-And How to Prevent It, Palgrave Macmillan 2019.

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